Le Son et l'Idée, épisode 2 : The Clash, la révolte comme expérience de la liberté collective
Lorsque j'ai passé le bac, un des sujets de philosophie était "suis-je ce que mon passé a fait de moi ?". Question intéressante sur l'identité, entre déterminisme et liberté, qui amène à se demander si on est un produit du passé ou si on est capable de se libérer de ce qu'on a été. Si je pouvais repasser l'épreuve aujourd'hui, j'écrirais sur The Clash et traiterais leur discographie comme un manifeste de rupture, de révolte et de reconstruction dans lequel le passé est détourné et réinventé. Dix ans plus tard, Le Son et l'Idée me permet de le faire (sans m'assurer une meilleure note).
Le punk anglais originel, brut et destructeur est volontiers représenté par les Sex Pistols qui mènent une révolte pure, immédiate et sans projet : une révolte nihiliste avec comme slogan "No Future" ("God Save the Queen", 1977). C'est un cri contre tout, de la monarchie à la société de consommation ; de la morale à la musique commerciale. Ce punk choque, détruit et nie sans chercher à comprendre, ni transformer. Nihiliste donc car il refuse d'avoir un sens, il brûle sans reconstruire. Mais si les Sex Pistols utilisent le "je" provocateur, The Clash chantent le "nous". Ils dépassent le nihilisme pur pour affirmer leur engagement social et humaniste en revendiquant leur héritage ouvrier qui devient une force de libération. La révolte chez The Clash n'est pas un geste destructeur mais un mouvement vital.

Les deux premiers albums, The Clash (1977) et Give 'Em Enough Rope (1978), s'inscrivent dans un contexte de volonté de rupture avec les traditions sociales, politiques et musicales, notamment le rock classique formaté et ses codes bourgeois ("Complete Control" critique les maisons de disques). Leur énergie est brute et leur colère ouvrière. Leur révolte s'inscrit déjà dans la solidarité : immigrés, jeunes précaires, peuples colonisés. La chanson "White Riot" est un appel à l'action commune, ce n'est pas juste un cri individuel.
"All the power's in the hands/Of the people rich enough to buy it/While we walk the street/Too chicken to even try it" ("White Riot")
Le message dépasse la musique. En critiquant les institutions et le colonialisme, en dénonçant les violences sociales et l'aliénation, The Clash font du passé une oppression à briser. C'est ainsi qu'ils détournent le déterminisme : idée selon laquelle notre identité serait déterminée par des causes antérieures, soit le passé, le milieu social (Marx), l'éducation et qui fait de nous des produits façonnés, privés de liberté. The Clash ne nient pas leurs déterminations, ils les assument et les transforment. Dans "Garageland", leurs origines modestes sont assumées tout comme leur statut de groupe "de garage" critiqué par la presse. Ils en ont font alors un étendard de fierté : "back in the garage with my bullshit detector", Joe Strummer revendiquant son amateurisme comme authenticité.
The Clash nomment leurs déterminations : leur classe sociale, leur géographie (Londres, quartiers populaires), leur culture (blancs britanniques conscients de leurs limites), leurs contradictions (punks signés en major : "All the Young Punks (New Boots and Contracts")). Néanmoins, ils refusent d'être définis uniquement par ces dernières et rejettent la passivité. "White Riot" le dit littéralement : "Are you taking over or are you taking orders ?"
Le détournement devient nécessaire afin de passer à une condition active, selon les termes spinozistes. Pour résumer, voici la question qu'auraient pu se poser Joe Strummer, Mick Jones, Paul Simonon et Topper Headon : voilà d'où on vient, maintenant qu'est-ce qu'on en fait ?
La réponse : London Calling.

Troisième album du groupe, sorti en 1979, London Calling est une incroyable explosion créatrice. The Clash intègrent reggae "The Guns of Brixton", rockabilly "Brand New Cadillac", ska, jazz, sans jamais perdre leur urgence politique et leur énergie punk. L'appropriation de ces influences multiples témoigne du refus de s'enfermer dans un genre. Elle représente, métaphoriquement, la liberté de devenir autre. Le groupe exprime clairement sa volonté de ne pas être ce que le passé a fait de lui, ni socialement, ni artistiquement. Ce refus n'est pas une simple négation, il puise son héritage pour créer autre chose : une liberté active, conquise. C'est ici que The Clash rencontrent Spinoza pour qui la liberté n'est pas une rupture totale avec le déterminisme, ni l'absence de contrainte, mais la compréhension de ce qui nous détermine afin d'agir en conséquence.
"London Calling", chanson titre, est un appel à l'action face à la fin annoncée : "London is drowning and I live by the river" et à prendre son destin en main collectivement en rejetant les idoles du passé: "Now don't look to us, phoney Beatlemania has bitten the dust".
"Spanish Bombs", c'est la solidarité internationale où la mémoire des luttes passées est réactivée pour nourrir le présent et devenir un héritage commun à réinvestir. "Spanish bombs, yo te quiero infinito".
"Clampdown" veut transformer la colère individuelle en puissance collective en dénonçant la façon dont le système brise la solidarité ouvrière. "Let fury have the hour / anger can be power / do you know that you can use it ?"

La liberté collective trouve son apogée avec Sandinista! (1980), triple album à prix simple et démesuré qui élargit géographiquement et politiquement le "nous" en le rendant accessible. Le titre fait référence à la révolution sandiniste au Nicaragua (1979). La solidarité internationaliste se concrétise notamment avec "Washington Bullets", sorte de cartographie des différentes luttes (Vietnam, Chili, Cuba) qui élargit le collectif au delà du prolétariat britannique.
L'expérimentation y est totale : dub ("Living in Fame"), gospel ("The Sound of the Sinners"), rap ("The Magnificient Seven"). Les héritages musicaux transformés en outil de libération font du passé une limite nationale et culturelle à outrepasser ensemble.
Il est aisé de faire une lecture marxiste de l'album notamment par sa critique du capitalisme et des rapports de classe illustrée par le génial "The Magnificient Seven" qui s'attaque au travail salarié répétitif, à l'alinéation quotidienne et au temps volé par la production. "So get back to work and sweat some more/The sun will sink, and we'll get out the door/It's no good for man to work in cages".
La domination culturelle occidentale et sa violence coloniale sont perçues comme une extension du capitalisme. Ainsi, l'impérialisme et la domination mondiale sont pointés du doigt avec "Washington Bullets" et "Charlie Don't Surf", référence à Apocalypse Now et la guerre du Vietnam.
"The killing clowns, the blood money men/Are shooting those Washington bullets again" (Washington Bullets)
"The reign of the super powers must be over/So many armies can't free the earth/Soon the rock will roll over/Africa is choking on their Coca Cola" (Charlie Don't Surf)
Dans cette logique, l'idéologie militariste est dénoncée à plusieurs reprises comme, par exemple, "The Call Up" qui rappelle au soldat qu'il est mobilisé pour défendre des intérêts qui ne sont pas les siens et qu'il a la possibilité d'objecter. "It's up to you not to heed the call-up/'N' you must not act the way you were brought up/Who knows the reasons why you have grown up ?/Who knows the plans or why they were drawn up ?"
La reproduction sociale et la misère urbaines sont représentées par "Up in Heaven (Not Only Here)" qui illustre les inégalités et la violence économique. "You can't live in a home which should not have been built/By the bourgeoise clerks who bear no guilt/When the wind hits this building this building it tilts/One day it will surely fall to the ground"
Selon Marx, la liberté n'est pas abstraite mais plutôt une conquête matérielle. Se libérer, c'est transformer collectivement les rapports de production en rejetant toutes les formes d'aliénation moderne. The Clash font face à la marchandisation inévitable au sein du capitalisme qui fait de leur musique un produit commercial vendu par une major. Puisqu'ils ne peuvent pas y échapper, ils décident de la contester et de la détourner afin d'y inscrire leur lutte. Cela se traduit par un refus de profit maximal avec un triple album vendu à prix simple, par des concerts gratuits comme Rock Against Racism (1976) qui redonne de la valeur à la mobilisation ainsi que des messages politiques à l'intérieur de la marchandise.

Face au succès, la liberté collective est soumise à des contradictions incarnées par Combat Rock (1982). L'ambivalence de l'album montre qu'elle n'est pas un acquis mais une tension permanente. Comment rester libre dans un système qui marchandise la révolte ? The Clash, conscients de l'impasse, ont continué jusque la dissolution.
Les tubes "Rock the Casbah" et "Should I Stay or Should I Go" atteignent le grand public, élargissent encore le collectif, au prix d'une accessibilité qui pourrait édulcorer le message. Les tensions au sein du groupe mettent fin à la solidarité et à la démocratie interne, ce qui entraîne l'effondrement progressif du projet. Musicalement, les dissensions s'entendent mais n'affectent pas l'engagement politique. "Know Your Rights", premier morceau de l'album ironique et désabusé, traite simplement des libertés formelles dans l'hypocrisie des démocraties occidentales en trois minutes quarante. "You have the right to free speech/As long as/You're not dumb enough to actually try it".
"Atom Tan" confronte l'individualisme hédoniste aux enjeux collectifs, en soulignant l'indifférence face à la menace nucléaire. "Oh, you've caught an even atom tan".
Combat Rock et ses compromis prouvent qu'on peut toucher les masses sans trahir les opprimés ("Straight to Hell") et que l'ironie politique s'adapte au format radio ("Know Your Rights"). Malheureusement, le "nous" se brise lorsque la puissance créatrice s'éteint. Preuve en est avec Cut the Crap (1985), enregistré sans Mick Jones : sans le collectif, il ne reste rien.
Si être libre, ce n’est pas faire ce qu’on veut mais participer à un monde où chacun peut exister dignement, il est bon de rappeler que la liberté collective n'efface pas le déterminisme et qu'elle peut tenir tête au système, sans oublier qu'elle aussi reste mortelle et que parfois, elle perd.







