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Chronique Livre

Rock & Folk (Since 1966)


 


 
"Noces de diamant !"
Daniel, le 01/11/2026
( mots)

Christophe Quillien – Rock & Folk (Since 1966) – Éditions Rock & Folk

Rétroactes 

Pour les petits rockers de la fin des sixties et du début des seventies, Rock & Folk, c’était le grand frère... 

Un grand-grand frère, en vérité. Le genre de gars qui parlait comme un adulte trop érudit et lettré. Qui fumait des Gitanes. Qui buvait du Fernet-Branca. Qui écrivait de longues phrases en utilisant un vocabulaire qu’on ne comprenait pas bien. Qui usait et abusait de références inconnues et de sous entendus cryptés. Qui savait tout. Qui voyageait. Londres, New-York, Los Angeles. Les confins inattingibles de notre monde.

Tandis que nos parents ne juraient que par André Torrent (qui servait alors son horrible soupe sur RTL), le lecture de Rock & Folk avait un parfum d’interdit et nous emmenait bien loin de la variétoche insupportable que régurgitait en grésillant la radio familiale. Un voyage plutôt imaginaire car nous n’avions nulle part où écouter la musique dont parlaient les pages du magazine.

Rock & Folk (je peux confesser ça aujourd’hui), c’était également le mensuel qu’on chapardait occasionnellement à la librairie, parce que nos petits sous nous permettaient à peine d’acheter Best (ou Pilote). Et encore, pas tous les mois.

Best, on comprenait mieux. C’était coloré et écrit dans notre langue. Ça parlait de groupes plus bruyants, moins "intellos", plus rock’n’roll à nos yeux et à nos oreilles. Et il ne fallait pas approcher Bac+5 pour comprendre l’éditorial.

Mais, quand on voulait vraiment briller dans la petite société rock, citer de mémoire une phrase (même incompréhensible) lue dans Rock & Folk permettait de poser son petit rocker. 

Noces de diamant

Notre grand frère de papier a aujourd’hui soixante balais. Soixante balais... 

Et il est toujours là, à pérorer, à analyser et à juger sans concession "son" rock (bien moins "son" folk). 

Mais, et c’est peut-être là que le bât blesse quelquefois, après avoir passé tant d’années à vanter (et défendre) avec une extrême éloquence (et un immense gai savoir) une certaine jeunesse en révolte et une certaine modernité en marche, le grand frère s’est converti à la nostalgie. 

Sur les couvertures (et dans ses pages) les plus récentes du magazine, Bowie est redevenu Ziggy, les Stones n’ont pas trente ans, Jimi rêve de Woodstock, Dylan envisage toujours l’électricité, Lou Reed est encore un sale gamin, The Clash va bientôt terrasser Londres. 

Fontaine de Jouvence… Comme si le temps n’avait plus la moindre prise sur la musique du Diable. Le monde s’est figé. 

Il y a quelques décennies, un rocker était mort quand il soufflait sa trentième bougie. Aujourd’hui, il n’existe pas tant qu’il n’affiche pas (au moins) son demi siècle, ses rides, ses cheveux blancs et ses vieux discours sur les amours fanées ou les amitiés trahies cent fois.

Mais peu importe ! Pour son anniversaire, le grand frère a les honneurs d’un bouquin. Un bouquin absolument magnifique. A la hauteur de son merveilleux héritage. 

Juger un livre à sa couverture

La couverture de Rock & Folk (Since 1966) de Christophe Quillien montre un cheviller de guitare (logique) et des vinyles. 

Des vinyles... Évidemment. Quand on parle de nostalgie, on en voit vite la queue. 

L’objet – extraordinaire – est de taille et de poids. 1,630 kilos. Il est à la juste mesure d’un événement sur lequel je n’aurais pas parié un kopeck. J’ai vu disparaître tant de titres de presse musicale (parfois avec quelques mois seulement au compteur) que mon petit cerveau peine à croire que je viens de passer soixante années en compagnie d’un même titre de presse. 

Sans interruption. D’une traite. Dans un souffle. 

Putain, j’ai soixante ans de plus que quand la couverture avec Polnareff est apparue dans les rayons en 1966. 

Et je vis encore. Et je lis encore. Et j’écris encore. J’y crois pas.

Après un avant-propos fort joliment troussé, le bouquin compile (en tout ou par extraits) des articles emblématiques publiés par les meilleurs journalistes au cours du temps dans les pages du mensuel. Ce sont autant de petites madeleines de Proust (pour rester dans le cliché intello) qui balisent les souvenirs des petits rockers.

A ma grande surprise, un rédacteur manque à l’appel : Philippe Manœuvre, qui a eu l’outrecuidance de publier ses extraits choisis dans un ouvrage alternatif publié par une autre maison d’édition, se trouve ici excommunié. 

Que l’on aime ou non PhilMan (1), sa grande gueule, sa mauvaise foi et sa plume parfois trempée dans une encre acide et injuste, son absence est cruelle et donne à l’ouvrage les allures d’une histoire des rois de France à laquelle il manquerait un Louis. 

Les débuts du magazine sont contés avec énormément d’émotion et démontrent une fois encore que les jolies pages de notre histoire dépendent souvent de la volonté d’un seul homme visionnaire (ou cinglé). En 1966, Philippe Kœuchlin (28 ans au compteur), rédacteur pour le très sérieux (mais fort dogmatique) magazine Jazz Hot, s’encanaille et s’en va voir un concert de James Brown. Il en ressort bouleversé et consacre une couverture à la Sex Machine (2). Le jazzeux hurlent au scandale mais un "autre" public s’enthousiasme, ce qui conduit à la naissance du premier magazine de France dédié au rock (cette "musique nouvelle") et au folk.      

Ensuite, toutes les scies musicales de notre rock chéri (et, un petit peu, du folk) répondent à l’appel : (dans le désordre) Chuck Berry, Elvis Presley, Stones ou Beatles ?, David Bowie, Bob Dylan (électrique à Newport), The Who, Nina Hagen, Johnny Hallyday, Lou Reed, Bruce Springsteen, Debbie Harry, Patti Smith, The Doors, Led Zeppelin, l’année de l’amour, Nirvana, Woodstock, ... 

Même mes petits chéris de Kiss ont droit à trois lignes (3).

Très richement illustré, l’ouvrage célèbre avec brio nos noces de diamant avec un magazine qui (qu’on le veuille ou non) a marqué de son empreinte indélébile nos petits cerveaux assommés de décibels sauvages. 

Un  must have, à lire, relire et feuilleter dans le désordre et à l’envi, tout en réécoutant ses vinyles chéris...


(1) Moi, je t’aime tout plein, Phil !

(2) Le compte-rendu du concert vaut son pesant d’ampoulades : "Loin des évanescences evansiennes loin du tumulte aleyrien, j’ai fait l’autre soir un voyage chez les rockers..." Telle est la phrase par laquelle tout aura commencé. Le voyage initiatique. La première Table révélée au monde par le premier des Philippe. Que grâce lui soit éternellement rendue.

(3) Dans la rubrique "Les pires groupes" : "Groupe de grossiers personnages, musiciens incompétents pratiquant un hard pour enfants totalement putassier." Kiss ! Dans Rock & Folk ! Je suis trop fier !


Je tiens à remercier ici Yazid Manou du Service Presse de la grande maison pour son extrême amabilité, les fidèles lectrices et lecteurs qui corrigent mes textes, la femme qui partage ma vie (et la musique que la chaîne diffuse – trop fort – dans la maison) et mon merveilleux chien Gupette.

 

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