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Critique d'album

The Doors


Morrison Hotel


(09/02/1970 - Elektra Entertainment Group Inc. - rock psychédélique - Genre : Rock)
Produit par Paul A. Rothchild

1- Roadhouse Blues / 2- Waiting for the Sun / 3- You Make Me Real / 4- Peace Frog / 5- Blue Sunday / 6- Ship of Fools / 7- Land Ho! / 8- The Spy / 9- Queen of the Highway / 10- Indian Summer / 11- Maggie M'Gill
Note de 4/5
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Note de 4.5/5 pour cet album
"Retour aux sources et avant-dernier point de rayonnement pour la musique des Doors"
Julien, le 18/06/2020
( mots)

Los Angeles, 17 décembre 1969. L’hiver ne va pas tarder à pointer le bout de son nez, pourtant cet après-midi-là, La Cité Des Anges est bercée sous un soleil qui habille les rues de sa cape d’ornement de sa lumière froide, si caractéristique de cette période de l’année, où le jour devient le pamphlet de la nuit. Il est 15h quand The Doors, accompagné du photographe Henry Diltz, déambulent entre Chinatown et Vernon en quête d’un lieu repéré quelques temps plus tôt par Ray Manzarek. En poussant la porte du 1246 South Hope Street, un jeune réceptionniste leur refuse le droit de prendre des photos dans le hall, le propriétaire des lieux est absent et le groupe se fait poliment mettre dehors. Henry Diltz dégainera son appareil pour quelques photos prises devant l’établissement, quand il voit l’employé quitter son poste. Morrison, Manzarek, Krieger et Densmore se précipitent alors à l’intérieur du bâtiment, le photographe immortalise l’instant du trottoir : le temps de cinq petites minutes et de quatre clichés. La photo retenue comportera les péripéties techniques de cette séance éclaire à savoir, qu’on y voit le reflet, ainsi que l’ombre de Henry Diltz. Mais qu’importe, l’essentiel est fait, les quatre membres des Doors sont bien là, campés dans le hall juste en dessous de l’inscription de la baie vitrée : Morrison Hotel.  


 


Cette photo et le cinquième album du quatuor ont des allures de rédemption après une première moitié de cette année 1969 marquée par la débauche et la décadence. En mars, les Doors doivent se produire à Miami, si la salle peut supposément accueillir un peu plus de 7000 personnes, ce sont 12000 billets qui ont été vendus pour voir le groupe de Jim Morrison. Après avoir manqué deux avions, ce dernier rejoint la scène, avec plus d’une heure de retard, et son état est déplorable. Le chanteur oublie les paroles, insulte la foule : “bunch of slaves” – “Maybe you love gettin’ your face stuck in the shit” (“bande d’esclaves” – “Peut-être que vous adorez qu’on vous mette la tête dans la merde”) … La légende raconte que Morrison aurait parachevé sa « performance » en exhibant son sexe devant la foule présente ce jour-là. Malgré les dénis du groupe et le fait qu’il n’existe aucun cliché pris ce soir-là faisant état du chanteur montrant son pénis, le comportement ne passe pas et Jim Morrison est inculpé sous quatre chefs d’accusation « comportement indécent », « nudité publique », « outrage aux bonnes mœurs » et « ivresse publique ».



L’été de cette même année, le quatrième album The Soft Parade, avec sa production alambiquée qui croule sous un amas de cuivres et de cordes se fait descendre en flèche par les critiques de l’époque, et sera un véritable fiasco au niveau des ventes.



Cependant, la compagnie Elektra Records ne tourne pas le dos au groupe et les invite à se retrouver en studio, en septembre, pour tirer un trait et redémarrer sur de nouvelles bases par la composition et l’enregistrement d’un cinquième disque. La direction donnée à cet album est toute trouvée : pas question de repartir dans la sophistication et les arrangements aux violons, il faut revenir à ce bon vieux blues et à la veine rock. La consommation abusive de Jim Morrison en tabac et en alcool (on n’écrit pas une ligne comme “I woke up in the morning and got myself a beer” si ce n’est pas du vécu, vous ne croyez pas ?) lui ont donné ce teint dans la voix à la fois plus gutturale et rauque qui convient idéalement. Petit à petit Morrison se replonge dans son art préféré : l’écriture ; et c’est bien lui qui compose, quasiment à lui seul, l’intégralité des titres de Morrison Hotel publié le 9 février 1970.  


 


Un disque où le postulat « retour aux sources », cette expression qui, à notre époque, se confond dans les aspirations d’un marketing racoleur et l’absence de tangibilité, prend sens dès la première piste de l’opus des Doors. “Roadhouse Blues” démarre et pose d’emblée les bases de l’édifice avec son riff rageur et sa rythmique sauvage, pareils à un prédateur errant dans le désert depuis trop longtemps et qui rejoint la civilisation, prêt à tout dévorer sur son passage. Si les intentions blues, de ce morceau, sont claires et évidentes dès le départ, le groupe a le bon gout de convier John Sebastian (qui venait tout juste de quitter les Loovin Spoonful) pour poser quelques notes d’harmonica, accentuant encore plus l’oppressante décadence que l’on partage avec Jim Morrison pour chauffeur (“keep your eyes on the road, your hands upon the wheel” – “garde les yeux sur la route, tes mains agrippées au volant”). Le premier titre de l’album est, aussi, annonciateur de la prédominance de la guitare de Robbie Krieger. Dans le duel de virtuose qu’ils se livrent avec le clavier de Ray Manzarek, cette fois, la production fera la part belle à la six cordes. Cette dernière vient écraser son comparse sur l’excellent “You Make Me Real” -titre éminemment mésestimé- dont la diversité des riffs n’aurait pu mieux convenir à la fureur ambiante. La performance schizophrénique de Krieger s’achève dans un solo, soutenu par les cris aliénés de Morrison, qui sera le dernier grain de folie finissant de moudre toute idée de sagesse. Une guitare massive, véritable chef de meute du titre “Land Ho!” et qui déploie, également, une intro so catchy sur “Peace Frog” (les Noir Desir la reprendront, en hommage à la bande de Jim Morrison, 27 ans plus tard, sur “Fin De Siècle”). Pour s’imposer, Manzarek doit faire étalage de toute sa maestria, contenue dans la magie de son jeu, sur des titres comme “Queen Of The Highway” et surtout “Ship Of Fools” où l’alliance clavier, basse d’une grande fluidité instrumentale, donne toute la mesure de la virtuosité qui existent dans les compositions du quartet. Devant cet édifice musical, bâti par ces musiciens d’exception, on en oublierait presque le capitaine de bord : Jim Morrison. Ce dernier mène le navire, orientant parfaitement sa voix selon le sens dans lequel le vent souffle : l’éraillement distillé pour le rock sur “Roadhouse Blues” est impeccable, l’aplomb et la lourdeur pour “The Spy” confortent, magistralement, l’angoisse véhiculée par ce morceau. Son talent dans le registre crooner n’a pas du tout disparu, comme on peut l’entendre sur “Indian Summer” et “Blue Monday”. Dès lors, vous ne serez donc surement pas trop surpris de lire que le premier date de vieux enregistrements réalisés en 1965, pendant les sessions du premier album. Le second, lui, se meut en parfait écho du délicieux “Crystal Ship” présent sur ce même premier opus. Deux morceaux qui sont clairement dédiés à sa compagne de l’époque, Pamela Courson, et à leur sulfureuse relation. Enfin, la meilleure illustration de ce revival de The Doors se trouve, peut-être, dans le titre éponyme du troisième album. “Waiting For The Sun” fait parti des morceaux tout droit sorti de ces contrées « énigmatiques » dans lesquels le quatuor a pris l’habitude de s’aventurer pour y puiser, et nous en faire partager leurs plus belles récoltes.  


 


Ce retour aux origines, l’excellence des riffs de Krieger, la justesse rythmique de Desmore, la maestria de Manzarek et la performance de Morrison, toutes contenues dans ce disque construit sur deux faces distinctes (la Face A s’intitulant Hard Rock Café et la seconde Morrison Hotel), convaincront les critiques de l’époque, qui oublieront les frasques du leader du quartet, pour adouber ce disque à l’héritage blues.



Dès lors, l’horloge va cruellement, et inévitablement, s’accélérer pour Jim Morrison. Le compte à rebours est enclenché. Une nouvelle fois, on peut se plonger dans le texte de “Roadhouse Blues” sadiquement prophétique : “The future's uncertain and the end is always near” (“L’avenir est imprévisible et la fin toujours proche”). Ce « futur incertain » sera matérialisé, quelques mois plus tard, par le chef d’œuvre absolu de The Doors avec L.A. Woman, crépuscule de son si talentueux chanteur qui disparaîtra le 3 juillet 1971.
Soit à peine 18 mois depuis la sortie de Morrison Hotel.  

Note de 3.0/5 pour cet album
"Du blues au pied levé avec un ivrogne en train de brailler"
Chrysostome, le 21/03/2023

En 2021, la série documentaire anglaise Classic Albums sortait un troisième épisode sur les Doors, un choix qui peut interroger quand on pense à toutes les œuvres majeurs qui mériteraient un tel traitement (1). Difficile de contester leurs deux premiers choix, The Doors et L.A. Woman sont des monuments de l’histoire de la musique. Alors certes, Morrison Hotel possède un titre et une pochette qui sont devenus mythiques (2). Mais qu’en est-il de la musique ?

 

Des critiques et des fans peu ouverts d’esprit saluent un retour aux sources bluesy du groupe. En effet, quelques cordes et cuivres ajoutés à certaines chansons de The Soft Parade avaient suffi à les faire crier à la haute trahison (3)! Pourtant, cette dernière œuvre témoigne d’une bien plus grande créativité que la présente galette. J’imagine ce qu’aurait pu être les discussions lors des sessions d’enregistrements : "les gars, le label nous a booké quelques jours de studio pour enregistrer un nouvel album et faire oublier le flop du précédent. Quelqu’un a des idées ? Personne ??? Bon ben on a qu’à improviser des blues ("Roadhouse blues", "Land Ho!", "The Spy", "Maggie M'Gill"), un rock’n’roll ("You Make Me Real"). Quoi d’autre ? Robbie, tu veux pas essayer de nous jouer un riff funky avec la pédale wah-wah que tu viens d’acheter ("Peace Frog") ? Bon, y a clairement pas de quoi faire un album là, qu’est-ce qu’il reste des sessions précédentes ?"

 

Ces compositions sonnent vraiment comme des jam sessions de musiciens qui ne savent pas quoi jouer ensemble, et se lancent par facilité sur des riffs et structures cliché de blues et de rock’n’roll en se disant "y a toujours moyen d’improviser là-dessus". Morrison, l’ex-crooner y éructe comme un ivrogne. Krieger n’est absolument pas convainquant en guitariste funky, ni même en guitariste blues d’ailleurs avec son phrasé haché et ses notes approximatives. Le contraste est saisissant avec les deux compositions récupérées des sessions des albums précédents, sans conteste deux des meilleurs moments du disque. "Indian Summer" avait été enregistrée pour le premier opus du groupe. "Waiting for the sun" est issu des sessions du disque du même nom. Deux pépites psychédéliques, registre dans lequel Robbie Krieger est bien plus convaincant, auxquelles il faut ajouter "Blue Sunday". Bien qu’enregistrée pour Morrison Hotel, on retrouve dans cette dernière chanson un groupe tout en subtilité ainsi que la voix de crooner de Morrison.

 

Je n’irai pas jusqu’à dire que Morrison Hotel est un mauvais album. Les trois derniers titres cités sont magnifiques, et on peut rajouter "Queen of the Highway" à la liste des moments réussis, ce qui suffit à éviter le naufrage. Mais parler d’un classic album me paraît à côté de la plaque pour qualifier le disque le plus faible et le moins inspiré du groupe période Morrison.

 

(1) Pour ceux qui ne connaitraient pas, la série Classic Albums décortique tout ce qui a pu faire d’un album devenu un classique une œuvre majeure. Pour se faire, des journalistes et des proches sont interviewés, mais aussi et surtout les musiciens, leur instrument à la main pour reproduire en direct leur partie, tandis que l’ingénieur du son nous fait découvrir différentes pistes de l’enregistrement original.

(2) Mythique, principalement parce qu’ils ont trouvé un hôtel qui portait le même nom que leur chanteur, ce qui vous l’avouerez, est quand même léger comme raison. Malgré tout, l’anecdote de la session photo vaut son pesant de cacahouètes (lisez la chronique de Julien si vous ne la connaissez pas).

(3) On peut d’ailleurs trouver cette affirmation de retour aux sources douteuse, puisque si on écoute les trois premiers albums du groupe, le blues n’est qu’un ingrédient parmi tant d’autres et l’ADN du son Doors se trouve plutôt dans le psychédélisme et l’exploration de genres musicaux multiples (classique, flamenco, jazz, bossa…).

Commentaires
Chrysostome, le 23/03/2023 à 21:27
@Daniel : le principal reproche que je fais à cet album n'est pas qu'il choisisse le blues comme moyen d'expression. C'est un genre musical que j'aime et d'autres rockers de l'époque se le sont merveilleusement bien réapproprié : The Jimi Hendrix Experience, Cream, Led Zeppelin, Fleetwood Mac ou encore Captain Beefheart pour en citer quelques uns. Ce qui me gêne c'est qu'ils se contentent de jouer ce que joueraient des musiciens pendant une jam session après s'être dit "on fait un bœuf sur un blues?" ou "on fait un bœuf sur un rock'n'roll?" ou encore "on se fait un bœuf en mode funk?". Ce n'est pas très recherché et c'est à mille lieux de la sophistication dont ils sont capables musicalement sur leurs meilleurs morceaux. Merci, ceci dit, pour ta précision sur les textes. J'avoue ne pas y avoir fait trop attention et ton commentaire m'a donné envie de m'y intéresser.
DanielAR, le 22/03/2023 à 15:12
Il me semble utile pour le "débat" de remettre les choses dans leur contexte. Le "blues" est un mode d'expression comme un autre. On aime ou on n'aime pas. Après l'échec commercial de "The Soft Parade", le groupe aurait pu choisir une autre manière de communiquer (rock, country, symphonique, jazz, ...). Ce qui me semble important ici, c'est que les thématiques générales (l'amour fragile et l'errance) s'harmonisent parfaitement avec la musique du delta (même jouée, comme c'est le cas, par des musiciens dont ce n'est pas la meilleure référence). Ce qui me semble plus important encore, c'est que les textes sont simplement extraordinaires. Ils sont déjà "beaux" en simple lecture. Je connais peu d'écrivains qui auraient pu aussi finement concilier la poésie "rimbaldienne" (le terme est réducteur mais je n'en vois pas d'autre) et une musique américaine quasiment "native". Le propos est d'autant plus troublant qu'il annonce de façon prémonitoire la mort parisienne de son auteur. Je ne suis pas fan des Doors mais j'écoute toujours ce disque avec un profond ravissement.
Arbitre, le 25/09/2020 à 00:37
Un bon album, il est vrai, avec effectivement plus de guitare, un son plus rock voire bluesy qui annonce le virage pris par l'album suivant. Le morceau "Waiting for the sun" est le seul vrai vestige de l'ère psychédélique des Doors. Il faut dire qu'en 1970, la majeure partie des groupes qui avaient émergé dans l'ère psychédélique avaient eux-aussi pris une direction plus "rock" (avec souvent changement de personnel à l'appui, comme chez le proche cousin Iron Butterfly). "Peace frog", avec sa wah-wah et son riff de basse, peut symboliser à elle seule la sonorité générale de l'album.
JulienAR, le 19/06/2020 à 12:16
Merci beaucoup François ! Ça me fait super plaisir !
Francois, le 18/06/2020 à 16:12
Excellente chronique, et belles anecdotes !
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